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Le marché de l'infertilité humaine

Le marché de l'infertilité humaine

L'infertilité augmente, les cliniques privées se multiplient, les prix s'envolent. Comment aborder ce paradoxe ?

Il y a quelque chose de troublant à constater que plus l'humanité a du mal à concevoir, plus le secteur qui en vit prospère. Certes, les sciences contrôlent depuis longtemps la reproduction animale, et ce n'est pas sans un certain cynisme qu'elle s'est penchée sur le "problème" de la fertilité humaine. Les chiffres parlent d'eux-même, selon l'Organisation mondiale de la santé, une personne sur six en âge de procréer connaîtra dans sa vie un épisode d'infertilité¹. En 2024, le marché mondial de la fécondation in vitro pesait environ 30 milliards de dollars et devrait avoir doublé d'ici 2033-2034². Le marché élargi de la fertilité — incluant médicaments, conservation, génétique embryonnaire — atteint déjà près de 45 milliards et croît à un rythme de 9% par an³. Sur la décennie écoulée, les cliniques privées spécialisées ont poussé en Europe et en Amérique du Nord à un rythme effréné.

Le déclin de la fertilité : ce que disent les chiffres

Pour ne parler que de la moitié masculine de l'équation, la donnée la plus solide vient des méta-analyses de Levine et collaborateurs, publiées dans Human Reproduction Update en 2017 puis mises à jour en 2022 sur la base de plus de 200 études couvrant tous les continents. Le constat est sans équivoque : la concentration spermatique a chuté de plus de 50% entre 1973 et 2018, et la baisse s'est accélérée depuis 2000, à un rythme moyen de −2,48% par an⁴. Le phénomène, longtemps considéré comme limité aux pays à hauts revenus, est désormais documenté en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Les causes incriminées sont multiples mais convergent : perturbateurs endocriniens, pesticides, chaleur, sédentarité, stress chronique, alimentation ultra-transformée. Toutes pointent vers un environnement chimique et comportemental que nos cellules germinales ne reconnaissent plus comme le leur.

Côté féminin, le tableau est plus difficile à modéliser — la fertilité dépend de l'âge biologique autant que de l'écosystème — mais le report systématique de l'âge de la première grossesse (de 24 ans en 1970 à plus de 31 ans aujourd'hui en Suisse), conjugué aux mêmes facteurs environnementaux et à la progression de pathologies comme l'endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques, dessine une trajectoire compatible.

Le cadre suisse : strict mais coûteux

La Suisse encadre la procréation médicalement assistée par la loi fédérale sur la procréation médicalement assistée (LPMA), en vigueur depuis 2001 et révisée en 2017. Le don d'ovocytes y est encore interdit — le Conseil fédéral a décidé en janvier 2025 de lancer une révision pour l'autoriser⁵. La gestation pour autrui est interdite. Le diagnostic préimplantatoire est strictement encadré.

Côté financier, le constat est plus rude. Seules les trois premières inséminations artificielles sont remboursées par l'assurance de base. La FIV, elle, ne l'est pas, ni dans son cycle ni dans ses médicaments⁶. Au CPMA de Lausanne, un cycle coûte 5 000 à 6 000 CHF ; un cycle d'ICSI* 6 100 à 6 950 CHF ; un cycle complet avec diagnostic préimplantatoire peut atteindre 12 000 CHF⁷. Les chances de succès par cycle se situant entre 25 et 35% selon l'âge, plusieurs cycles sont souvent nécessaires. Pour beaucoup de couples, c'est une dépense de plusieurs dizaines de milliers de francs sur deux ou trois ans, à un moment de la vie où l'on construit aussi un logement, une carrière, un projet de famille.

Chaque année, environ 3 200 couples suisses entament un parcours de PMA⁸. Le besoin est réel. Le marché qui y répond, lui, n'est pas neutre.

Ce que je vois en cabinet

Je travaille avec un certain nombre de patientes engagées dans des parcours de PMA, dans l'objectif de soutenir le processus avec les outils de la Micronutrition principalement. Le tableau d'ensemble est nuancé : il y a, en Suisse, des équipes excellentes, humaines, rigoureuses, qui font un travail dont on ne peut que reconnaître la qualité. Mais il y a aussi, en Europe comme en Suisse, et c'est ce qui me trouble, une dérive observable.

J'ai accompagné des patientes qui n'avaient pas eu la moitié des bilans biologiques que leur situation aurait pourtant rendus utiles avant d'enchaîner les protocoles. D'autres décrivent des interventions à la chaîne, par des équipes manifestement débordées, avec un sentiment d'être un numéro dans un circuit bien rôdé. Plus récemment, j'ai vu une patiente à qui l'anesthésie locale avait été oubliée avant la ponction folliculaire — on peut deviner ce que cela suppose comme douleur, et conséquences vis-à-vis de l'institution médicale. Ce sont, je le précise, des observations cliniques personnelles, qui n'ont pas valeur statistique. Mais elles s'accumulent assez pour que l'on prenne le temps d'en parler.

Le mouvement de fond que je perçois est triple. Premièrement, la tendance à passer rapidement aux étapes lourdes — FIV, ICSI — sans toujours explorer ce qui pourrait l'éviter. L'insémination artificielle, la stimulation simple, l'investigation des causes nutritionnelles ou inflammatoires, sont parfois court-circuitées. Deuxièmement, la promotion croissante du « social freezing » dès la jeune trentaine, présenté comme une assurance-tranquillité — pour 3 000 à 5 000 CHF par cycle de stimulation, plus 400 CHF par an de stockage⁹, à effectuer idéalement avant 35 ans, sans garantie de résultat le moment venu. Troisièmement, une asymétrie d'information entre des couples bouleversés, demandeurs, et des structures qui parlent depuis une position de monopole technique : difficile, dans cet état, de discuter une indication ou de demander un second avis.

Le miroir des sols appauvris

Dans un précédent article sur la micronutrition, je notais que le marché des compléments alimentaires prospère en partie suite à l'appauvrissement de nos sols : ce que la carotte ne contient plus, on le rachète en pharmacie. Le parallèle avec la fertilité est, malheureusement, évident. La fertilité humaine se dégrade — par effet d'une chimie environnementale dont nous sommes individuellement et surtout collectivement responsables. Que le secteur qui répare prospère sur cette dégradation peut paraître cynique, il est la conséquence logique de toute économie libérale.

Cela ne disqualifie pas la PMA, qui reste, pour beaucoup, la seule voie vers la parentalité, et un progrès médical incontestable. Mais cela invite à voir le tableau dans son entier. Une société qui se contente de « réparer en aval » ce que l'industrie continue d'« abîmer en amont » est la porte ouverte à une médecine de marchés. 

Rester confiants

Sans glisser dans le catastrophisme, je fais ce constat comme un appel à la lucidité et pour une meilleure régulation des structures qui entendent nous accompagner dans les moments les plus intimes de nos vies. Une clinique qui honore sa mission de manière éthique accepte la discussion, propose un bilan complet, n'écarte pas les pistes moins lucratives, et n'instille pas l'urgence là où la priorité est à la sécurité émotionnelle comme physique.

Dans la conscience qui se construit chez les générations plus jeunes — celles qui pensent l'environnement, le corps, le temps, l'économie comme un système global et qui refuse de compartimenter au risque de s'aveugler. Ce sont elles qui, de plus en plus, demandent à leur gynécologue : « avant la FIV, que puis-je faire d'autre ? ». Elles qui interrogent les choix des décisionnaires qui impactent leur présent et leur avenir. Elles qui, à force, finiront par ne plus vouloir d'un système où la santé des sols, la qualité de l'eau, et la fertilité de leurs corps se traitent en silos séparés. Le matérialisme scientifique a, peut-être, ses dernières grandes décennies devant lui ; ce qui suivra sera plus complexe, plus relié, plus humain. C'est un pari raisonnable.

En attendant, deux choses peuvent se tenir ensemble sans contradiction : la gratitude envers une médecine qui a permis à des millions de couples de devenir parents — et la vigilance envers un secteur qui, comme tous les secteurs en pleine croissance, finit toujours par avoir besoin d'éthique externe pour ne pas confondre mission et marché.

M.

Nb : ICSI pour "injection intracytoplasmique de spermatozoïdes". Nb : ICSI pour "injection intracytoplasmique de spermatozoïdes".

Note de l'autrice : mise en forme et vérification des sources by Claude AI.


Sources

¹ World Health Organization. Infertility prevalence estimates, 1990–2021. Genève, OMS, 2023. (who.int)

² Precedence Research, In-Vitro Fertilization Market 2024-2034 ; Grand View Research, In Vitro Fertilization Market Size And Share Report 2030.

³ Towards Healthcare, Fertility Market Sizing, 2024-2034.

⁴ Levine H, Jørgensen N, Martino-Andrade A, et al. Temporal trends in sperm count: a systematic review and meta-regression analysis of samples collected globally in the 20th and 21st centuries. Hum Reprod Update. 2023;29(2):157-176. (Oxford Academic)

⁵ Confédération suisse, communiqué du Conseil fédéral du 29 janvier 2025 — révision de la LPMA, autorisation envisagée du don d'ovocytes.

⁶ CHUV, Médecine de la fertilité et endocrinologie gynécologique : prise en charge par les assurances. (chuv.ch)

⁷ Centre de Procréation Médicalement Assistée (CPMA) Lausanne, Costs of treatments (cpma.ch) ; recoupé avec données du CHUV et de l'Inselspital Bern.

⁸ Office fédéral de la statistique / OFSP, données PMA 2022-2023, environ 3 200 couples/an, ~2 500 enfants nés vivants par an grâce à la PMA en Suisse.

⁹ Inselspital Bern, Coûts du Centre de fertilité — Social Freezing. (frauenheilkunde.insel.ch)


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